La Confrontation

La Confrontation
Midi. Plus que deux heures.
Mathilde nettoyait le grand salon. La pièce où tout allait se passer. Table en noyer, six chaises, une pour chaque personne : Julien, Séverine, Olivier Lacroix, Hélène Beaumont, Maître Garnier, et un témoin.
Le témoin serait probablement un employé de l'étude. Quelqu'un de neutre. Du moins en apparence.
Elle disposait un vase de pivoines blanches au centre de la table quand Séverine entra. Sans frapper. On ne frappe pas dans sa propre maison, même si ce n'est pas encore la sienne.
« Laisse les fleurs. J'ai besoin de te parler. »
Son ton avait changé. Ce n'était plus l'arrogance froide de la veille. C'était quelque chose de plus nerveux. Les lèvres serrées. Les doigts qui jouaient avec la bague de fiançailles, la tournant, la tournant.
Mathilde posa le vase. Attendit.
Séverine ferma la porte du salon. S'assit sur une des six chaises. Croisa les jambes. Décroisa les jambes. Les recroisa.
« Hier soir, » commença-t-elle, « quelqu'un est venu dans la chambre de Julien. Tard. J'ai entendu des voix. »
Mathilde ne cilla pas. « Quelqu'un ? »
« Un homme. Pas Julien. Un autre homme. Par l'escalier de service. Vers vingt et une heures. Je n'ai pas pu voir qui. »
*Elle n'a pas vu Duval. Elle a entendu, mais elle n'a pas vu.*
« C'est peut-être le kinésithérapeute, » dit Mathilde. « Il vient parfois le soir pour les exercices des bras. »
Le mensonge sortit facilement. Trop facilement. Mathilde se demanda si c'était un talent ou un défaut.
Séverine la fixa. Ses yeux étaient du genre qui cherche la faille, le tic, le regard qui dévie. Un avocat cherche des preuves. Sa fille cherchait des signes.
« Le kinésithérapeute à vingt et une heures ? »
« Il a d'autres patients dans la journée. Monsieur Beaumont préfère le soir. C'est plus discret. »
« Discret. » Séverine répéta le mot comme s'il avait un goût amer. « Tu sais quoi, Mathilde ? Je crois que tu en sais plus que tu ne veux bien dire. »
Mathilde soutint son regard. « Je fais le ménage et j'apporte le café, Mademoiselle. Je ne sais rien d'autre. »
Un silence long. Tendu. Le genre de silence où deux personnes savent que l'autre ment et que personne n'a encore assez de preuves pour le dire à voix haute.
Séverine se leva.
« Ce soir, après la signature, on aura une conversation toi et moi. Une vraie conversation. »
Elle sortit. Ses talons claquèrent dans le couloir. La porte d'entrée s'ouvrit et se referma. La BMW démarra dans le gravier.
Mathilde expira.
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Treize heures. Olivier Lacroix arriva dans une Mercedes noire.
Mathilde le vit depuis la fenêtre de la cuisine. Grand. Costume anthracite. Cheveux gris peignés en arrière. Le genre d'homme qui entre dans une pièce et prend immédiatement tout l'espace.
Il embrassa Hélène sur le perron. Deux bises. Main sur l'épaule. Le geste d'un homme qui se sent chez lui dans une maison qui n'est pas la sienne.
Séverine revint cinq minutes plus tard. Changée. Robe noire cette fois. Plus sobre que le vert émeraude de samedi. Tenue de signature, pas de fête.
Maître Garnier arriva à treize heures trente. Petite voiture grise. Mallette. Lunettes rondes. L'air d'un homme qui signe des actes toute la journée et n'a jamais eu besoin de se demander s'ils étaient justes.
Mathilde prépara le café. Quatre tasses. Cafetière en argent. Sucrier. Petits-fours. Elle porta le plateau dans le grand salon, disposa les tasses, et se retira.
Hélène la croisa dans le couloir. La mère de Julien portait un tailleur bleu marine. Ses mains tremblaient légèrement. Pas de nervosité. D'âge, peut-être. Ou de quelque chose d'autre.
« Mathilde, amène Julien dans le salon, s'il te plaît. À quatorze heures précises. »
« Oui, Madame. »
Hélène hésita. Ouvrit la bouche. La referma. Continua dans le couloir.
*Tu voulais dire quelque chose,* pensa Mathilde. *Mais tu ne l'as pas dit. Comme samedi soir. Comme toujours.*
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À treize heures cinquante, Mathilde poussa le fauteuil de Julien jusqu'au grand salon.
Il était habillé avec soin. Costume bleu marine. Cravate. Rasé de près. La couverture bleue sur ses jambes, comme toujours.
Elle poussa le fauteuil lentement dans le couloir, les roues silencieuses sur le parquet.
« Vous êtes prêt ? » murmura-t-elle.
« Depuis sept mois, » répondit-il.
Elle s'arrêta devant la porte du salon. À travers le bois, elle entendait les voix. Olivier Lacroix qui parlait de clause d'inaliénabilité. Garnier qui feuilletait des pages. Séverine qui ne disait rien.
Mathilde poussa la porte.
Les quatre visages se tournèrent. Garnier se leva, poli. Olivier sourit, large, chaleureux, faux. Hélène baissa les yeux. Séverine regarda Julien comme on regarde une formalité.
Mathilde installa le fauteuil au bout de la table. En face de Garnier. À côté de l'espace vide où le stylo attendait.
Elle fit un pas en arrière. Son rôle s'arrêtait ici. La femme de chambre amène le fauteuil et sort. Invisible. Muette.
Sauf que.
Julien leva la main. Un geste discret. Index levé d'un centimètre.
« Mathilde reste, » dit-il.
La pièce se figea.
Séverine tourna la tête. « Quoi ? »
« Mathilde reste dans la pièce. Je veux un témoin. »
« Le témoin est là, » dit Garnier en désignant sa clerc, une jeune femme assise dans le coin avec un bloc-notes. « C'est la procédure standard. »
« Je veux un deuxième témoin. Mon témoin. Mathilde connaît ma situation quotidienne. Elle reste. »
Olivier Lacroix sourit. Le genre de sourire patient qu'on réserve aux enfants qui demandent quelque chose de déraisonnable.
« Julien, voyons. La femme de chambre n'a pas sa place dans un acte notarié. »
« Elle reste. »
Deux mots. Sans émotion. Sans négociation possible. Le même ton que celui qu'il utilisait le matin pour commander son café.
Séverine regarda son père. Olivier haussa les épaules. *Laisse-le. Il sera bientôt insignifiant.*
Mathilde prit la chaise dans le coin, à côté de la clerc. S'assit. Posa les mains sur les genoux. Le tablier noir sur ses cuisses, bien lissé.
Le notaire ouvrit l'acte de donation. Page un.
Et à cet instant précis, quelqu'un frappa à la porte d'entrée du château.
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Lisez la suite, Chapitre 9 — parce que l'homme derrière la porte va changer le cours de cette réunion avant même que le stylo touche le papier.
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