Le Bureau

Le Bureau
Maître Duval arriva le lundi soir à vingt et une heures, par la petite route qui longeait les vignes.
Pas de voiture garée devant le château. Pas de visite officielle. Il avait laissé sa Peugeot au village, chez le boulanger qui fermait à dix-neuf heures, et fait le reste à pied.
Mathilde l'attendait à la porte de service. Un homme mince, la cinquantaine, costume gris froissé par le voyage, mallette noire, visage de quelqu'un qui dort peu et lit beaucoup.
« Monsieur Beaumont m'attend ? » demanda-t-il.
« Suivez-moi. »
Elle le guida par l'escalier de service jusqu'à la chambre de Julien. Couloir sombre. Pas un bruit. Séverine était dans la chambre bleue, au premier étage, porte fermée depuis vingt heures.
Julien était habillé. Assis dans le fauteuil. Mais quand Duval entra et que Mathilde ferma la porte, quelque chose se passa que Mathilde ne s'attendait pas à voir.
Julien posa ses mains sur les accoudoirs. Poussa. Et se leva.
Lentement. Avec effort. Les muscles de ses bras tremblèrent. Ses jambes vacillèrent une seconde, puis tinrent.
Il fit trois pas. Jusqu'au bureau. S'appuya dessus. Regarda Duval.
« Bonsoir, Maître. »
Mathilde resta figée contre la porte. Elle savait, depuis le rapport médical, qu'il pouvait marcher. Le savoir et le voir étaient deux choses très différentes.
Julien se rassit après une minute. Les jambes n'étaient pas encore solides. Mais elles fonctionnaient.
« Six mois de rééducation en secret, » expliqua-t-il. « La nuit, quand tout le monde dort. Dans cette chambre. Avec un programme que mon kinésithérapeute a conçu sans savoir pourquoi je voulais garder ça confidentiel. »
Duval ouvrit sa mallette et en sortit un dossier épais. Deux cents pages, peut-être plus.
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Ce qui suivit dura deux heures.
Mathilde écouta, assise sur la chaise de la commode, pendant que Julien et Duval passèrent en revue chaque pièce.
Le deuxième rapport d'expertise automobile. Celui-ci n'avait pas été fait par un mécanicien de Chinon. C'était un expert judiciaire agréé par la cour d'appel d'Orléans. Ses conclusions étaient les mêmes : dégradation non naturelle du flexible de frein. Sabotage probable.
Les relevés bancaires d'Olivier Lacroix. Trois versements de quatorze mille euros chacun, en espèces, retirés sur une période de deux mois avant l'accident. Pas de bénéficiaire identifié. Quarante-deux mille euros sans trace.
Le statut de la SCI Valcourt Patrimoine. Créée le douze novembre, un mois et deux jours après l'accident de Julien. Capital social : mille euros. Gérant : Olivier Lacroix. Associés : Séverine Lacroix et Hélène Beaumont.
L'acte de donation entre vifs. Prêt à être signé mardi. Nue-propriété du château, des terres, du vignoble, transférée à la SCI. Julien garde l'usufruit. Signature requise : Julien Beaumont, en présence du notaire.
Et enfin, la pièce que Mathilde n'avait pas vue.
Un e-mail imprimé. Envoyé par Séverine à son père trois jours avant l'accident. L'objet : « Rendez-vous garage ».
Le texte : « Papa, j'ai déposé la voiture de Julien chez Méchain comme convenu. Le mécano demande si c'est juste l'entretien standard ou si tu veux qu'il regarde autre chose. Rappelle-moi. »
Comme convenu. Deux mots. Quarante-deux mille euros en espèces. Un flexible de frein saboté. Un virage sur la départementale d'Amboise.
Mathilde relut l'e-mail trois fois.
« Ce mail, » dit-elle, « comment vous l'avez obtenu ? »
Duval sourit. Un sourire d'avocat. Le genre qui ne dit ni oui ni non.
« Séverine utilise le wifi du château pour ses mails. L'historique de connexion est stocké sur le routeur. Mon client a accès au routeur de sa propre maison. »
Mathilde regarda Julien. « Vous avez surveillé ses e-mails ? »
« J'ai vérifié les connexions à mon réseau. Ce que les gens font sur mon réseau me concerne. »
C'était une ligne fine. Mathilde le savait. Deux ans de droit suffisaient pour comprendre que la recevabilité de cette preuve dépendrait de comment elle était présentée. Mais c'était le problème de Duval, pas le sien.
« Et demain ? » demanda-t-elle.
Julien regarda l'horloge. Minuit passé. On était mardi.
« Demain, Maître Garnier vient à quatorze heures. Séverine, Olivier et ma mère seront dans le grand salon. On me poussera jusqu'à la table. On me mettra un stylo dans la main. Et on attendra que je signe. »
« Et vous signerez ? »
Le sourire de Julien revint. Ce sourire froid et précis qu'elle avait vu la première fois.
« Non, Mathilde. Demain, je me lève. »
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Lisez la suite, Chapitre 7 — parce que le matin du rendez-vous, Mathilde va découvrir que Séverine a fouillé la chambre de Julien pendant la nuit.
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