Le Champagne

Le Champagne
Six mois plus tard.
Le printemps était revenu dans la vallée de la Loire. Les vignes du Château de Valcourt avaient été taillées. Les tilleuls bourgeonneaient. La fontaine de la cour d'honneur coulait à nouveau après l'hiver.
Mathilde gara sa voiture sur le gravier. Pas la voiture du château. La sienne. Une petite Clio grise d'occasion, achetée avec ses économies et un mois de salaire que Julien avait refusé qu'elle rembourse.
Elle ne portait plus le tablier noir.
Jean. Pull en laine crème. Sac à dos avec un ordinateur portable, trois manuels de droit des obligations, et un code civil annoté au surligneur jaune.
Elle avait repris la licence en janvier. Troisième année. L'université de Tours cette fois, pas Nantes. Un appartement en colocation avec une étudiante en médecine qui rentrait tard et ne posait pas de questions.
La bourse, elle l'avait obtenue sur dossier. Le dossier comprenait ses relevés de notes de Nantes, mention bien, et une lettre de recommandation signée par Maître Duval, qui avait écrit qu'il avait « rarement rencontré un esprit juridique aussi naturel chez quelqu'un qui n'avait pas encore terminé ses études ».
Julien l'avait aidée pour les frais. Pas un don. Un prêt. Avec un contrat rédigé par Duval, parce que Mathilde avait insisté. « Si c'est un cadeau, je refuse. Si c'est un prêt, je signe. »
Elle avait signé.
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La porte du château s'ouvrit. Agnès.
Vingt-trois ans de service et pas une ride de plus, semblait-il. Le tablier impeccable. Les mains larges. Le sourire qui ne venait qu'aux gens qu'elle aimait.
« Tu as maigri, » dit Agnès.
« Les partiels. »
« Mange. »
Agnès l'entraîna dans la cuisine. Soupe. Pain. Fromage de chèvre du voisin. Le café dans la grande tasse en faïence bleue que Mathilde avait toujours utilisée.
La cuisine n'avait pas changé. La table en bois brut. Les marques des couteaux. L'odeur de thym et de beurre. Le chat du jardinier qui dormait sur la chaise près du poêle.
« Il t'attend dans le jardin, » dit Agnès. « Il marche beaucoup ces jours-ci. Jusqu'aux vignes et retour. Sans canne. »
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Julien était assis sur le banc en pierre, face aux vignes.
Pas de fauteuil roulant. Pas de couverture bleue. Un homme de trente-huit ans en pull et pantalon de velours côtelé, assis au soleil avec un livre ouvert sur les genoux. Un roman. Pas un dossier juridique.
Il leva les yeux quand elle arriva.
« Mathilde. »
« Julien. »
Elle s'assit sur le banc. À côté de lui. Pas en face. Pas sur une chaise dans le coin. À côté.
Le soleil chauffait la pierre. Les bourgeons des vignes étaient vert pâle, presque translucides.
« Comment se passent les cours ? » demanda-t-il.
« Le droit pénal est plus intéressant que le droit des obligations. Je me demande pourquoi. »
Il sourit. Ce sourire qui avait changé au fil des mois. Plus de masque. Plus de calcul. Un sourire de quelqu'un qui réapprend.
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Ils parlèrent des choses qui s'étaient passées. Calmement. Comme on parle de choses qui ont eu le temps de cicatriser.
Olivier Lacroix avait été condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Coups et blessures volontaires avec préméditation. Pas tentative d'homicide. Son avocat avait gagné ce point. Mais quatre ans, même avec sursis, c'était la fin de sa carrière d'avocat d'affaires. Le barreau avait ouvert une procédure disciplinaire. La radiation était probable.
Séverine n'avait pas été poursuivie. Insuffisance de preuves pour la complicité. Elle vivait à Lyon maintenant. Un appartement. Un travail dans une galerie d'art. Mathilde avait appris ça par Agnès, qui l'avait appris par la boulangère, qui l'avait appris par Dieu sait qui.
Hélène Beaumont vivait toujours au château. Au premier étage. Elle avait commencé à apprendre la gestion du domaine. À soixante-cinq ans. Des cours en ligne, le soir, dans sa chambre. Julien l'aidait.
« Elle progresse, » dit Julien. « Lentement. Mais elle progresse. »
« Comme toi avec les jambes. »
« Comme moi avec les jambes. »
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Agnès apporta un plateau dans le jardin. Pas de café cette fois.
Deux coupes de champagne. Le champagne du domaine. Pas le même que celui qui avait explosé sur le marbre blanc huit mois plus tôt. Celui-ci était plus modeste. Plus honnête.
Julien prit une coupe. La tendit à Mathilde.
« La dernière fois que j'ai tenu un verre de champagne dans cette maison, quelqu'un l'a jeté par terre. »
Mathilde prit la coupe. Le cristal était fin sous ses doigts. Pas le même que le soir de la fête. Plus léger.
« Personne ne va le jeter cette fois, » dit-elle.
Ils burent en silence. Face aux vignes. Le soleil descendait sur la Loire, dorant les coteaux. Quelque part dans le village, les cloches de l'église sonnèrent.
Julien posa sa coupe sur le banc. À côté du livre. À côté de la couverture bleue, toujours pliée, toujours là.
Mathilde la regarda.
« Vous allez la garder pour toujours ? »
« Elle me rappelle quelque chose d'important. »
« Quoi ? »
Il la regarda. Ce même regard qu'il avait eu le soir de la fête, quand elle s'était agenouillée pour ramasser la couverture. Pas de la gratitude. Pas de la reconnaissance. Quelque chose de plus profond. Le genre de chose qu'on ne dit pas parce que les mots ne sont jamais tout à fait à la hauteur.
« Qu'une seule personne suffit, » dit-il. « Une seule personne qui fait ce qui est juste. »
Le soleil touchait les vignes. Le vent de Loire se leva, tiède, chargé de l'odeur des tilleuls.
Mathilde finit son champagne. Posa la coupe. Se leva.
« Il faut que j'y aille. J'ai un partiel lundi. »
« Droit pénal ? »
« Droit des obligations. » Elle fit une grimace. « Le moins intéressant. »
Il rit. Brièvement. Comme la première fois, dans sa chambre. Comme s'il redécouvrait le son.
Mathilde traversa la cour. Le gravier crissa sous ses chaussures. Pas des escarpins argentés. Des baskets blanches. Usées.
Elle monta dans la Clio. Tourna la clé.
Dans le rétroviseur, Julien était toujours sur le banc. Assis au soleil. Le livre ouvert. La couverture bleue à côté de lui.
Un homme debout. Dans tous les sens du mot.
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FIN
Merci d'avoir lu cette histoire jusqu'au bout. Si elle vous a touchée, partagez-la avec quelqu'un qui a besoin de savoir qu'une seule personne qui fait ce qui est juste peut tout changer. ❤️