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Le Passé de Mathilde

Le Passé de Mathilde

Six heures du matin. La lumière n'avait pas encore franchi les vignes quand Mathilde descendit à la cuisine.

Elle n'avait pas dormi. Les deux heures dans la chambre de Julien avec Maître Duval tournaient en boucle dans sa tête. Les chiffres. Les dates. L'e-mail. Ce mot : « comme convenu ».

La cafetière chauffait déjà. Agnès était là, debout devant l'évier, les mains dans l'eau savonneuse.

« Tu es levée tôt, » dit Agnès.

« Comme toi. »

« Moi, je suis toujours levée à cette heure. Toi, c'est nouveau. »

Mathilde se servit un café. Noir. Sans sucre cette fois.

Agnès l'observa par-dessus son épaule. Les yeux de la gouvernante étaient petits, mobiles, le genre d'yeux qui ne ratent pas grand-chose.

« La Lacroix va faire signer le notaire aujourd'hui, » dit Agnès. Ce n'était pas une question. « Tout le village est au courant. Garnier a pris un café chez la boulangère hier et il a parlé trop fort. »

« Qu'est-ce qu'il a dit ? »

« Que c'était une "restructuration patrimoniale dans l'intérêt du bénéficiaire". » Agnès essuya une assiette avec une énergie qui frisait la violence. « Des mots d'avocat. Des mots pour habiller le vol. »

Mathilde posa sa tasse. « Agnès. Tu travailles ici depuis avant la naissance de Julien. Est-ce que... tu savais ? Pour les Lacroix ? »

La gouvernante s'arrêta d'essuyer. Regarda par la fenêtre. Les tilleuls. Le gravier. La fontaine qu'elle avait vue chaque matin depuis vingt-trois ans.

« Je savais que cette femme n'aimait pas cet homme. On n'a pas besoin d'un diplôme pour voir ça. »

Un silence.

« Et Madame Beaumont ? »

Agnès reprit son assiette. « Madame Beaumont a toujours eu peur de gérer les choses seule. Quand Monsieur est mort, il y a quatre ans, elle a cherché quelqu'un pour la remplacer. Elle a trouvé les Lacroix. C'est triste, mais c'est simple. »

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À sept heures, Mathilde monta le café de Julien.

La porte de sa chambre était fermée. Elle frappa. Pas de réponse. Frappa encore.

La porte s'ouvrit. Julien n'était pas dans son fauteuil.

Il était assis sur le bord du lit, les pieds au sol. En peignoir. Les cheveux mouillés de la douche. Et sur son visage, quelque chose qu'elle n'avait jamais vu : de l'inquiétude.

« Quelqu'un est entré dans cette chambre cette nuit, » dit-il.

Mathilde posa le plateau. Regarda autour d'elle. La commode. Le bureau. La table de nuit. Tout semblait en place.

« Comment vous savez ? »

« Le tiroir de la table de nuit. Je le laisse toujours fermé avec le coin d'une feuille de papier coincé. Ce matin, le papier était par terre. »

Mathilde ouvrit le tiroir. Vide. Le dossier du mécanicien n'y était plus.

Son estomac se serra.

« Le dossier de Chinon. Il était là hier soir. »

« Je l'ai donné à Duval avant qu'il parte. Tout est avec Duval. Mais celui qui a ouvert ce tiroir ne le sait pas. »

Séverine. Forcément. Séverine, qui dormait dans la chambre bleue à l'étage, juste au-dessus. Séverine, qui avait un double des clés parce qu'elle était la fiancée officielle.

« Elle sait que vous cachez quelque chose, » dit Mathilde.

« Elle soupçonne. Ce n'est pas la même chose. »

Il se leva. Lentement, en s'appuyant sur la table de nuit. Trois pas jusqu'au fauteuil. Il s'assit, tira la couverture sur ses jambes, et redevint l'homme que tout le monde connaissait. Immobile. Silencieux. Diminué.

Sauf les yeux. Les yeux étaient en guerre.

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Mathilde redescendit et s'enferma dans la buanderie. Elle avait besoin de cinq minutes. Cinq minutes sans sourire, sans tablier, sans « oui Mademoiselle ».

Elle s'assit sur le tabouret à côté de la machine à laver et regarda ses mains.

Des mains de femme de chambre. Sèches. Rougies par les produits ménagers. Les ongles courts. Pas de vernis.

Trois ans de droit. Mention bien en L1 et L2. Le professeur de droit des obligations qui l'avait prise à part après un partiel et lui avait dit : « Vous avez un esprit juridique, Mademoiselle Renard. C'est rare. Ne gâchez pas ça. »

Elle avait gâché. Pas par choix. Par nécessité.

Sa mère, seule, à Saint-Nazaire. Le loyer. Les factures. Le job de nuit au supermarché qui payait le minimum et prenait le maximum. Les cours qu'elle rattrapait le matin avec du café froid et des polycopiés empruntés. Et puis la bourse perdue, le semestre de trop, la lettre de l'université qui disait « non-inscription pour défaut de paiement des droits ».

Après, tout était allé vite. L'agence d'intérim. Les contrats saisonniers. L'hôtellerie. Le ménage. Les chambres d'hôtes dans le Luberon. Un été comme réceptionniste à Deauville. Et finalement, l'annonce dans Le Bon Coin : « Famille de Loire cherche aide à domicile pour personne à mobilité réduite. Logement fourni. »

Le Château de Valcourt.

Julien Beaumont.

Et maintenant, elle était à genoux dans une buanderie, en train de se demander si elle n'était pas en train de rejouer le même schéma. Se lancer dans quelque chose de trop grand pour elle. Risquer ce qu'elle avait pour ce qu'elle pourrait avoir.

*Non,* se dit-elle. *Ce n'est pas la même chose. À Nantes, tu as perdu parce que tu étais seule. Ici, tu n'es pas seule.*

Elle lissa son tablier, se releva, et retourna au travail.

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Lisez la suite, Chapitre 8 — parce que deux heures avant le notaire, Séverine va confronter Mathilde avec ce qu'elle a trouvé dans le tiroir, et Mathilde va devoir mentir pour la première fois.

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