Le Retour de Séverine

Le Retour de Séverine
Séverine arriva mardi matin à neuf heures. Pas l'heure du notaire, qui était fixée à quatorze heures. Elle venait en avance. Elle venait préparer le terrain.
Mathilde la vit descendre de la BMW grise garée devant le perron. Talons hauts sur le gravier. Lunettes de soleil. Un sac de voyage Louis Vuitton à la main, comme si elle comptait rester.
Ça n'était pas prévu.
« Tu as mis les fleurs dans le salon ? » demanda Séverine à Agnès en entrant dans le vestibule, sans bonjour, sans un regard vers la gouvernante qui tenait la porte.
« Oui, Mademoiselle. »
« Pas de lys. Je déteste les lys. »
« Ce sont des pivoines blanches, Mademoiselle. »
Séverine passa devant Mathilde comme si elle était un meuble. Puis s'arrêta. Se retourna.
« Toi. Monte ma valise dans la chambre bleue. Pas la chambre verte, la bleue. Et ouvre les fenêtres, ça sent le renfermé. »
Mathilde prit la valise. Lourde. Le cuir sentait un parfum capiteux, entêtant. Le genre de parfum qui coûte trois mois de son salaire.
En montant l'escalier, elle croisa Agnès dans le couloir.
« Elle reste ? » murmura Mathilde.
Agnès haussa les épaules. « Jusqu'au rendez-vous du notaire. Après, Dieu seul sait. »
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À dix heures, Séverine convoqua Mathilde dans le petit salon.
Le mot « convoquer » n'est pas exagéré. Agnès vint la chercher dans la buanderie avec un air qui disait : prépare-toi.
Séverine était assise sur le canapé en velours crème, les jambes croisées, une tasse de thé à la main. Vert. Sans sucre. La bague de fiançailles attrapait la lumière de la fenêtre.
« Ferme la porte, s'il te plaît. »
Mathilde obéit. Resta debout.
Séverine posa sa tasse sur la table basse. Le bruit de la porcelaine sur le bois résonna dans le silence.
« Samedi soir, » commença-t-elle, « tu t'es agenouillée devant mon fiancé. Devant cent vingt personnes. »
« J'ai ramassé la couverture, Mademoiselle. »
« Tu as fait un spectacle. Tu t'es mise à genoux comme une... quoi ? Une sainte ? Une infirmière ? Tu voulais que tout le monde voie à quel point tu étais gentille et à quel point j'étais méchante. C'est ça ? »
Mathilde garda le visage neutre. Ses mains, le long du tablier, étaient immobiles.
« J'ai fait mon travail, Mademoiselle. »
« Ton travail, c'est de servir le café et de changer les draps. Pas de te mettre à genoux devant un homme devant tout le monde. Les gens parlent. Tu sais ce qu'ils disent ? Ils disent que la petite bonne est amoureuse du fils Beaumont. »
*Qui dit ça ? Toi ?*
Mathilde ne dit rien.
Séverine se leva. S'approcha. Assez près pour que Mathilde sente le parfum, le même que celui de la valise, lourd, sucré, étouffant.
« Je vais être claire, » dit Séverine. « Après le rendez-vous chez le notaire, les choses vont changer dans cette maison. Et les gens qui ne sont pas... à leur place... n'auront plus de raison de rester. »
Ce n'était pas une menace voilée. C'était une menace en robe de soie.
Mathilde hocha la tête une fois. « C'est tout, Mademoiselle ? »
Le sourire de Séverine était un mur. Froid, lisse, impossible à franchir.
« C'est tout. Pour l'instant. »
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Mathilde descendit à la cuisine. Ses mains tremblaient maintenant. Pas de peur. De colère. Le genre de colère qui donne envie de retourner dans le petit salon et de dire des choses qu'on ne peut pas retirer.
Elle ne le fit pas.
Elle prépara le plateau du déjeuner de Julien. Poulet rôti, salade verte, un verre d'eau. Elle le porta jusqu'à sa chambre, frappa, entra.
Julien leva les yeux. Il vit son visage.
« Séverine, » dit-il.
« Elle veut me renvoyer. Après le notaire. »
« Je sais. »
Mathilde posa le plateau avec un peu trop de force. Le verre d'eau trembla.
« Vous saviez qu'elle viendrait me menacer ? »
« Je savais qu'elle essaierait de vous éloigner avant mardi. Vous êtes un témoin gênant. Samedi soir, vous avez vu. Tout le monde a vu, mais tout le monde a choisi d'oublier. Vous, non. Ça la dérange. »
Mathilde s'assit. Sans y être invitée. Pour la première fois.
« Écoutez, Julien. Je veux bien observer. Je veux bien prendre des photos. Mais si elle me renvoie avant le rendez-vous du notaire, tout ça ne sert à rien. »
Il la regarda avec cette intensité qu'il réservait aux moments importants.
« Elle ne peut pas vous renvoyer. »
« Elle est votre fiancée. »
« Et ce château est à moi. Pas à elle. Pas encore. Pas avant mardi après-midi. Vous travaillez pour la maison Beaumont, pas pour les Lacroix. Tant que je suis vivant et que je n'ai rien signé, personne ne vous touche. »
Le mot « vivant » resta dans l'air un moment. Lourd. Inconfortable.
« Le mécanicien de Chinon, » dit Mathilde. « Le rapport sur les freins. C'est une preuve, mais c'est une expertise privée. Ça ne suffira pas. »
Julien inclina la tête. « Vous raisonnez comme une avocate. »
« Je raisonne comme quelqu'un qui a fait deux ans de procédure civile avant de devoir arrêter pour aller trier des légumes au Leclerc de Saint-Nazaire. »
Un silence. Puis un bruit qu'elle n'avait jamais entendu dans cette maison.
Julien rit. Brièvement, étouffé, comme si le son le surprenait lui-même. Comme s'il avait oublié comment faire.
« Maître Duval arrive demain soir, » dit-il, reprenant son sérieux. « Il apportera les pièces complémentaires. Un deuxième rapport d'expertise automobile, commandé par un expert judiciaire cette fois. Les relevés bancaires des Lacroix. Et autre chose. »
« Quoi ? »
« Le contrat de la SCI Valcourt Patrimoine. Celui que Séverine et son père ont créé il y a six mois. Un mois après mon accident. Avant même qu'on sache si je survivrais. »
Mathilde ferma les yeux. Un mois après l'accident. L'homme était à l'hôpital, et sa fiancée créait déjà la structure pour hériter de sa maison.
« Ils n'ont pas attendu, » murmura-t-elle.
« Non. Ils n'ont même pas attendu que je sois mort. C'est ça qui va les perdre. »
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Lisez la suite, Chapitre 6 — parce que la veille du rendez-vous chez le notaire, Séverine va fouiller la chambre de Julien et trouver quelque chose qu'elle n'aurait jamais dû voir.
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