La Vérité de Julien

La Vérité de Julien
Mathilde ferma la porte.
Elle resta debout, le dos contre le bois, les mains le long du corps. Elle ne s'assit pas. Pas encore. Il fallait d'abord comprendre dans quoi elle mettait les pieds.
Julien fit rouler son fauteuil jusqu'à la fenêtre. Le gravier de l'allée crissait dehors, le gardien faisait sa ronde du soir. Il attendit que les pas s'éloignent.
« Vous avez lu le rapport du CHU, » dit-il. Ce n'était pas une question.
« Oui, Monsieur. »
« Julien. Si on va avoir cette conversation, appelez-moi Julien. »
Il se tourna vers elle. Et dans la lumière jaune de la lampe de chevet, Mathilde vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu sur ce visage : de la fatigue. Pas physique. Le genre de fatigue qu'on accumule quand on joue un rôle vingt-quatre heures par jour depuis des mois.
« L'accident a eu lieu le quatorze octobre, » commença-t-il. « Sur la départementale entre Amboise et Valcourt. Un virage que je prends trois fois par semaine depuis que j'ai mon permis. Ma voiture a quitté la route. Tonneau. J'ai eu une fracture du bassin, deux côtes cassées, et une compression de la moelle épinière au niveau L3-L4. »
Il parlait comme s'il lisait un dossier. Clinique. Détaché.
« Les médecins ont d'abord pensé que la paralysie serait définitive. Pendant trois semaines, je n'ai rien senti en dessous de la taille. Rien. »
Il marqua une pause.
« Et puis un matin, j'ai senti le drap sur mon pied gauche. Froid. Rugueux. Le tissu des draps d'hôpital. J'ai failli appeler l'infirmière. »
« Pourquoi vous ne l'avez pas fait ? »
Il la regarda. Ce regard qui pesait.
« Parce que le même matin, Séverine est venue me voir à l'hôpital. Et j'ai entendu sa conversation dans le couloir, avant qu'elle entre dans la chambre. Elle parlait à son père au téléphone. »
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Julien répéta les mots de Séverine tels qu'il les avait entendus ce matin-là. Sans émotion. Comme un témoin qui dépose.
Elle avait dit à son père que le moment était idéal. Que Julien, dans son état, ne pourrait pas s'opposer à la restructuration du patrimoine. Qu'il fallait accélérer le rendez-vous chez le notaire. Que l'usufruit, c'était bien, mais que la nue-propriété devait passer à la holding familiale des Lacroix avant que Julien « retrouve ses esprits ».
Et Olivier Lacroix avait répondu qu'il s'en occupait. Que Maître Garnier était un ami. Que tout serait réglé avant Noël.
Julien s'était tu. Il avait gardé les yeux fermés quand Séverine était entrée dans la chambre. Il l'avait écoutée lui parler avec cette voix douce, préoccupée, qu'elle prenait devant les infirmières.
« Pauvre Julien. On va prendre soin de toi. »
Et il avait décidé. À cet instant précis. Dans un lit d'hôpital, avec un drap rêche sur un pied qu'il sentait à nouveau.
Il ne dirait rien. Il ne bougerait pas. Il les laisserait croire qu'il était fini, qu'il était un fauteuil roulant et une couverture bleue et un problème à gérer.
Et il regarderait.
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Mathilde s'assit sur la chaise près de la commode. Ses jambes ne la portaient plus très bien.
« Ça fait sept mois, » dit-elle. « Sept mois que vous faites semblant. »
« Oui. »
« Devant tout le monde. Devant votre mère. »
Le visage de Julien changea. Un bref éclair de douleur, vite repris.
« Ma mère sait, » dit-il. « Elle sait pour la donation. Elle est d'accord. Elle pense que Séverine et les Lacroix vont "bien gérer" le patrimoine. Que c'est "plus prudent" dans mon état. »
Sa voix ne tremblait pas, mais ses mains serraient les accoudoirs.
« Votre mère croit que vous êtes paralysé ? »
« Ma mère croit ce qui l'arrange. Elle n'a jamais aimé gérer l'argent. Mon père s'en occupait. Depuis sa mort, elle cherche quelqu'un d'autre pour le faire. Les Lacroix se sont proposés. »
Mathilde se frotta les yeux. Trop d'informations. Trop vite.
« Mais l'accident. C'était un accident ? »
Le silence dura longtemps. Assez pour que le chien du village aboie trois fois, puis se taise.
« J'ai fait examiner la voiture, » dit Julien. « Par un mécanicien indépendant. Pas celui du garage habituel. Un type à Chinon, recommandé par un ancien camarade d'école. »
Il sortit un dossier du tiroir de sa table de nuit. Papier kraft. Épais.
« Les freins, Mathilde. Le circuit hydraulique. Le mécanicien dit que la dégradation n'est pas naturelle. Pas de l'usure. Un affaiblissement délibéré du flexible. Le genre de chose qui ne lâche pas tout de suite. Qui lâche après quelques semaines d'utilisation. Dans un virage, par exemple. »
Mathilde prit le dossier. L'ouvrit. Des photos. Des schémas techniques. Un rapport de cinq pages.
Et sur le bon de commande du dernier entretien de la voiture, effectué trois semaines avant l'accident au garage Méchain de Tours, une signature.
Celle d'Olivier Lacroix.
« Pourquoi Lacroix aurait signé pour l'entretien de votre voiture ? »
« Parce que Séverine lui avait emprunté la mienne une semaine avant. Elle m'a dit qu'elle l'avait amenée au garage parce qu'elle avait entendu un bruit bizarre. Mon père d'affaires serviable. »
Mathilde referma le dossier. Ses mains étaient stables, mais quelque chose dans sa poitrine ne l'était pas.
« Vous pensez qu'ils ont saboté votre voiture. »
« Je ne pense pas, Mathilde. Je sais. Et j'attends. »
« Vous attendez quoi ? »
Il la regarda. Et pour la première fois depuis qu'elle travaillait au château, elle vit Julien Beaumont sourire. Pas le sourire poli qu'il offrait aux invités. Pas le demi-sourire fatigué du matin. Un sourire froid, précis, calculé.
Le sourire de quelqu'un qui a un plan.
« Le rendez-vous chez le notaire. Mardi prochain. »
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Lisez la suite, Chapitre 4 — parce que Julien va demander à Mathilde une chose qu'elle ne pourra pas refuser, et le passé de Mathilde va resurgir au pire moment.
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