Le Nom Qu'il Redoutait

Chapter 05 - Le Nom Qu'il Redoutait
Mon père ne bouge pas de l'embrasure. Il tient toujours la porte comme s'il pouvait encore nous empêcher d'entrer.
"Rentrez," dit finalement ma mère, la voix cassée. "Ne restons pas sur le pas de la porte comme des étrangers."
Le salon n'a pas changé non plus. Le même canapé en velours vert, le même piano que personne ne jouait jamais, la photo de mariage de mes parents sur le mur, un peu jaunie.
Léo s'assoit à côté de moi, très droit, le flacon toujours serré dans sa main.
Mon père reste debout, les bras croisés. Il n'a pas encore regardé Léo directement.
"Alors," dit-il. "Qui est-ce ?"
"Son père s'appelle Nathan Béraud."
Le silence qui suit n'est pas comme celui d'il y a dix ans. Celui-là était choqué. Celui-ci est terrifié.
"Répète."
"Tu as bien entendu, Papa."
Mon père se retourne vers la fenêtre, une main sur la nuque, comme s'il cherchait de l'air.
"Tu savais," dit-il, sans se retourner. "Tu savais exactement ce que ça signifiait, et tu t'es tue quand même."
"Je savais que si je le disais, ta fusion avec la maison Verdier tomberait à l'eau. Parce que tout le monde aurait compris pourquoi tu t'intéressais soudain à une petite maison qui possédait justement les droits de licence sur le fixateur que grand-père avait pris aux Béraud vingt ans plus tôt."
Ma mère blêmit.
"Comment sais-tu tout ça ?"
"Parce que j'ai dix-neuf ans à l'époque, et j'écoute derrière les portes, comme toutes les filles qu'on empêche de participer aux discussions de famille."
Mon père se retourne enfin, le visage rouge.
"Cette fusion a sauvé cette maison, Camille. Elle a sauvé les emplois de trente-deux familles."
"Je ne dis pas le contraire. Je dis juste que j'ai passé dix ans à porter seule le poids de protéger ton marché."
Léo, jusque-là silencieux, lève les yeux vers son grand-père.
"Vous êtes fâché contre moi ?"
La question, posée d'une petite voix simple et directe, fait plus mal que n'importe quel argument que j'aurais pu avancer.
Mon père reste figé un instant.
"Non," dit-il enfin, la voix soudain moins dure. "Non, je ne suis pas fâché contre toi."
Mais il ne s'approche pas.
Il se tourne vers moi.
"Est-ce que les Béraud savent ?"
"Non. Nathan ne sait rien. Il est parti étudier à Grenoble avant que je découvre que j'étais enceinte. Je ne lui ai jamais dit."
Mon père hoche lentement la tête, comme s'il recalculait quelque chose dans sa tête.
"Il faut que ça reste ainsi."
"Pardon ?"
"Nathan Béraud dirige aujourd'hui la Maison Béraud. Si son fils apparaît maintenant, en pleine négociation du renouvellement de licence avec eux, ça va tout faire exploser."
Je le regarde, incrédule.
"Tu es en train de me dire que même après dix ans, ton premier réflexe est encore de penser à un contrat ?"
"Je pense à cette famille, Camille. À ce qu'il en reste."
"Cette famille, c'est lui," dis-je en désignant Léo. "Il est déjà là. Il a dix ans. Il a le droit de savoir d'où il vient, peu importe ce que ça fait à tes affaires."
Ma mère s'approche enfin, lentement, et s'agenouille devant Léo.
"Comment tu t'appelles, mon grand ?"
"Léo."
"Léo," répète-t-elle, comme si le mot lui-même était précieux. "Tu as les yeux de ton père."
Mon père se raidit à ces mots.
"Françoise."
"Quoi, Bernard ? Tu vas encore me demander de me taire ?"
C'est la première fois que je vois ma mère répondre à mon père devant moi.
Il ne dit rien.
Léo, sentant la tension, serre le flacon un peu plus fort contre sa poitrine.
Mon père remarque enfin l'objet.
"Qu'est-ce que c'est que ça ?"
"C'est 'Le Serment'," je réponds. "Un parfum que Nathan et moi avons commencé, il y a onze ans. On ne l'a jamais fini."
Mon père fixe le flacon un long moment, comme s'il reconnaissait quelque chose qu'il n'ose pas nommer.
"Il faut que tu partes demain matin," dit-il finalement. "Avant que qui que ce soit dans cette ville te reconnaisse avec cet enfant."
Ma mère se lève, choquée.
"Bernard !"
"Ce n'est pas contre elle," dit-il, la voix étrangement basse. "C'est pour la protéger. Toi et lui aussi."
Je le regarde, cherchant à comprendre ce qu'il ne dit pas.
"Papa. De quoi as-tu si peur ?"
Il ne répond pas.
Mais pour la première fois depuis que je suis arrivée, je vois quelque chose dans ses yeux que je n'y avais jamais vu avant.
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De la peur. Une vraie peur, plus vieille que moi.
Keep reading Part 6 — because ma mère va enfin briser un silence qu'elle porte depuis bien plus longtemps que moi.