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chapitre 03 - Le Souvenir Fragmenté

Chapter 03 - chapitre 03 - Le Souvenir Fragmenté

Manon avait passé les deux premières semaines de son hospitalisation dans un état de confusion presque permanente, entre les séances de kinésithérapie destinées à rééduquer sa cheville et les examens neurologiques répétés destinés à s'assurer qu'aucune lésion grave n'avait affecté son cerveau lors de la chute, malgré l'absence apparente de perte de conscience prolongée au moment de l'accident.

Le docteur Salomé Rivière, jeune médecin attentive et méthodique qui suivait son dossier depuis son admission aux urgences, s'inquiétait particulièrement de la lenteur avec laquelle certains souvenirs revenaient à sa patiente, notant scrupuleusement chaque fragment mentionné dans le dossier médical, avec la rigueur d'une professionnelle habituée aux traumatismes complexes.

« C'est normal, après un traumatisme crânien même léger comme le vôtre, » expliquait-elle patiemment à Vincent, venu chaque jour depuis l'accident rendre visite à sa femme, parfois plusieurs fois par jour lorsque ses obligations professionnelles le lui permettaient. « La mémoire des instants précédant immédiatement le choc met parfois plusieurs semaines à se reconstituer complètement. Parfois même, certains détails ne reviennent jamais totalement, l'esprit préférant protéger la personne d'un souvenir potentiellement traumatisant. »

Vincent passait ses soirées au chevet de sa femme, rongé par une culpabilité qu'il n'arrivait pas à totalement rationaliser, se reprochant sans cesse de ne pas avoir été présent au moment de la chute, retenu par cet appel professionnel qui, avec le recul et l'angoisse des jours suivants, lui semblait de plus en plus dérisoire face à ce qui aurait pu arriver.

« Tu te souviens de quelque chose de nouveau ? » lui demandait-il chaque soir, avec l'espoir teinté d'appréhension de quelqu'un qui craint autant la réponse positive que son absence prolongée, ne sachant plus vraiment ce qu'il préférait entendre.

« Une main, » répondait invariablement Manon, la voix hésitante, cherchant ses mots comme on cherche à travers un brouillard épais. « Je me souviens d'une main dans mon dos. Juste avant de tomber. Une pression ferme, décidée. »

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Geneviève, de son côté, rendait visite à sa belle-fille presque quotidiennement, apportant des fleurs soigneusement choisies chez le meilleur fleuriste de Biarritz, des attentions qui, aux yeux de Vincent, ressemblaient enfin à ce rapprochement tant espéré entre les deux femmes de sa vie, lui qui avait toujours souffert, silencieusement, de cette tension permanente entre son épouse et sa mère.

Manon, elle, ressentait ces visites bien différemment, avec une intuition croissante qu'elle ne parvenait pas encore à justifier rationnellement. Quelque chose, dans le regard de Geneviève, restait résolument calculateur, presque inquiet, comme si elle guettait chez sa belle-fille un signe précis, une confirmation ou une infirmation de quelque chose qu'elle-même redoutait profondément.

« Comment vas-tu, ma chérie ? » demandait Geneviève, penchée près du lit avec une sollicitude étudiée, une main posée sur celle de Manon avec une douceur qui sonnait légèrement faux, comme une note jouée avec un instant de retard sur la partition attendue. « Tu te souviens mieux, de jour en jour ? Les médecins te disent-ils que la mémoire revient normalement ? »

« Un peu, » répondait prudemment Manon, sans jamais mentionner explicitement le détail de cette main dans son dos, une intuition plus qu'une certitude raisonnée lui conseillant la plus grande prudence face à ces questions qui, désormais, lui semblaient bien trop précises pour relever de la simple sollicitude familiale.

Un soir, alors que Vincent était reparti chercher le dîner à la cafétéria du rez-de-chaussée, Yvonne vint discrètement rendre visite à Manon, profitant de l'absence à la fois de Vincent et de Geneviève, dont elle avait vérifié le départ quelques minutes plus tôt depuis la fenêtre du couloir.

« Madame Aubertin, » commença la gouvernante, la voix basse, presque tremblante, jetant des regards nerveux vers la porte entrebâillée de la chambre, « il y a quelque chose que je dois vous dire. À propos de cette soirée. Quelque chose que je porte depuis trois semaines et qui m'empêche de dormir. »

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« Je faisais la vaisselle, ce soir-là, » raconta Yvonne, sa voix trahissant une nervosité qu'elle peinait à maîtriser malgré ses efforts évidents. « Madame Geneviève est montée juste après vous, sous prétexte de vous apporter une serviette propre pour la salle de bain. Je n'y ai pas prêté attention particulière sur le moment, c'était un geste tout à fait habituel de sa part. Mais depuis, je n'arrête pas d'y repenser, nuit après nuit. »

Manon sentit son cœur s'accélérer brutalement, chaque battement résonnant contre ses côtes encore douloureuses. « Vous croyez qu'elle... »

« Je ne sais rien avec certitude absolue, » coupa Yvonne, la voix pressante, comme si elle craignait de ne pas avoir le temps de tout dire avant un retour inopiné. « Mais je sais que Madame Geneviève a énormément à perdre si votre grossesse venait à être confirmée officiellement devant toute la famille. Le testament de Monsieur Aubertin, que Dieu ait son âme, prévoit des clauses très précises concernant l'arrivée des petits-enfants dans cette famille. »

« Quelles clauses exactement ? » demanda Manon, la gorge nouée d'une angoisse nouvelle qui n'avait rien à voir avec sa douleur physique.

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Yvonne hésita longuement, comme si elle regrettait déjà d'être allée aussi loin dans ses révélations, ses mains se tordant nerveusement sur son tablier. « À la naissance d'un premier petit-enfant reconnu, la direction effective et intégrale du groupe hôtelier doit revenir immédiatement à Vincent, sans plus aucun droit de regard de Madame Geneviève sur les décisions stratégiques importantes. C'est une clause précise que Monsieur Aubertin avait fait ajouter peu avant sa mort, pour s'assurer que son fils prenne enfin son indépendance véritable, loin de l'emprise constante de sa mère. »

Manon porta instinctivement une main à son ventre encore plat, mais déjà porteur d'un secret qui, elle le comprenait maintenant avec une clarté glaçante, pesait bien plus lourd qu'elle ne l'avait jamais imaginé jusqu'à cet instant précis.

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