chapitre 02 - Trois Semaines Plus Tôt

Chapter 02 - chapitre 02 - Trois Semaines Plus Tôt
Trois semaines plus tôt, Manon Delcourt vivait encore une existence tranquille, rythmée par son travail de restauratrice d'art et les week-ends passés à la villa familiale des Aubertin, perchée sur les hauteurs de Biarritz avec vue sur l'océan Atlantique, cette bâtisse basque du début du siècle dernier que la famille occupait depuis trois générations.
Elle avait épousé Vincent deux ans auparavant, un mariage discret célébré à la mairie de Biarritz, sans grande cérémonie, ce que Geneviève n'avait jamais tout à fait pardonné à son fils unique, elle qui avait toujours imaginé, pour lui, des noces fastueuses dignes du nom que la famille portait dans toute la région depuis la fondation, par son défunt mari, du groupe hôtelier qui portait encore leur patronyme sur chaque établissement du littoral basque.
« Un mariage digne de ce nom, » répétait-elle souvent, lors des dîners dominicaux qui rythmaient la vie de la famille, « cela se prépare pendant des mois, pas en quelques semaines précipitées, comme on organiserait un simple déjeuner entre amis. »
Manon avait appris, patiemment, à ignorer ces remarques répétées, convaincue que le temps finirait par adoucir sa belle-mère, par lui permettre de trouver sa place dans cette famille qu'elle avait pourtant intégrée avec toute la bonne volonté dont elle était capable. Elle ne savait pas encore, en cette fin d'automne particulièrement douce sur la côte basque, à quel point elle se trompait sur la nature profonde de cette froideur qu'elle avait toujours attribuée à une simple question de convenances sociales.
Ce vendredi-là, elle était arrivée à la villa pour le dîner hebdomadaire, porteuse d'une nouvelle qu'elle gardait secrète depuis une semaine entière, attendant patiemment le bon moment pour l'annoncer à Vincent en tête-à-tête, avant même d'en parler au reste de la famille.
Elle était enceinte de six semaines.
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La villa Aubertin dominait la baie depuis la falaise, entourée d'un parc soigneusement entretenu par Yvonne, la gouvernante qui servait la famille depuis plus de vingt-cinq ans, ayant vu grandir Vincent depuis son plus jeune âge et connaissant, mieux que quiconque, les secrets et les tensions qui traversaient discrètement cette maison en apparence si harmonieuse.
Geneviève accueillit Manon avec sa froideur habituelle, ce sourire figé qui ne montait jamais tout à fait jusqu'aux yeux, cette politesse glacée qui ressemblait davantage à une évaluation constante qu'à une réelle chaleur familiale.
« Manon. Tu as une mine radieuse ce soir, » dit-elle, d'un ton qui sonnait presque comme une accusation, comme si cette radieuse apparence dissimulait forcément quelque chose qu'il fallait immédiatement soupçonner.
« Merci, Geneviève, » répondit Manon avec cette diplomatie patiente qu'elle avait développée au fil des mois, cette capacité à ne jamais relever la pointe cachée sous chaque compliment.
Le dîner se déroula dans une atmosphère tendue, comme souvent lors de ces réunions dominicales. Geneviève dirigeait la conversation avec une précision presque militaire, évoquant les affaires de la famille, le groupe hôtelier Aubertin que son défunt mari avait bâti pierre par pierre le long de toute la côte basque et qu'elle continuait de superviser d'une main de fer, en attendant que Vincent, son fils unique, en prenne un jour officiellement la direction complète.
« Il faudra bien, un jour, que je passe la main, » dit-elle ce soir-là, en regardant son fils avec une intensité particulière que Manon ne sut d'abord comment interpréter. « Mais cela suppose que l'héritage reste... concentré. Sans complications inutiles qui viendraient diluer ce que ton père et moi avons bâti ensemble. »
Manon ne comprit pas immédiatement l'allusion contenue dans cette phrase, préférant y voir une simple remarque sur la gestion prudente du patrimoine familial. Elle la comprendrait, amèrement, quelques jours plus tard, quand Yvonne lui révélerait l'existence d'une clause précise du testament de feu Édouard Aubertin.
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Après le dîner, alors que Vincent s'était absenté pour un appel professionnel urgent concernant l'ouverture prochaine d'un nouvel établissement à Saint-Jean-de-Luz, Manon monta se rafraîchir dans la salle de bain du premier étage, empruntant le grand escalier de pierre qui traversait toute la villa sur trois niveaux, ses marches usées par plus d'un siècle de passages familiaux.
Yvonne, qui débarrassait la table à ce moment-là dans la salle à manger contiguë, se souviendrait plus tard avoir entendu des pas précipités dans l'escalier, deux séries de pas distincts, puis un bruit sourd terrible, suivi d'un cri qui l'avait glacée sur place, les mains encore chargées de couverts en argent.
Manon avait dévalé les quinze marches de pierre, son corps roulant jusqu'au palier inférieur dans un enchaînement d'impacts sourds, une cheville tordue selon un angle impossible, une côte fêlée, une profonde entaille au visage qui saignait abondamment sur le tapis persan que Geneviève avait toujours considéré comme une pièce de valeur inestimable.
Geneviève avait été la première à la trouver, descendant précipitamment derrière elle par le même escalier, son visage affichant déjà cette expression maîtrisée qui ne la quitterait plus au cours des jours suivants.
« Un accident terrible, » répétait-elle depuis, à qui voulait l'entendre, aux médecins, aux infirmières, aux quelques proches venus prendre des nouvelles. « Ces escaliers anciens, sans rampe suffisante pour les normes actuelles. Il faudra absolument les faire refaire, cela ne peut plus durer ainsi. »
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Mais Manon, dans les jours suivant son réveil à la clinique, gardait de cette chute un souvenir fragmenté, incomplet, traversé d'un détail qui la troublait profondément sans qu'elle parvienne encore à se l'expliquer clairement.
Elle se souvenait d'une main posée fermement sur son dos, juste avant la chute, une pression brève mais décisive, comme une décision prise en une fraction de seconde et immédiatement exécutée sans hésitation.