chapitre 02 - Les Secondes dans l'Eau

Chapter 02 - chapitre 02 - Les Secondes dans l'Eau
L'eau froide referma sur Delphine comme une main géante, lui coupant le souffle, l'aspirant vers un fond qu'elle ne pouvait même pas deviner dans cette obscurité totale, cette nuit sans lune qui transformait la Méditerranée en un gouffre sans repères, sans haut ni bas, seulement cette pression glaciale qui semblait vouloir écraser jusqu'à ses pensées les plus élémentaires.
Son premier réflexe, avant même la panique, avant même la douleur du choc qui lui vrillait les tympans et lui coupait la respiration, fut de resserrer son bras autour de Hugo, refusant absolument que la mer les sépare, refusant que ses doigts lâchent ce petit corps qu'elle avait porté neuf mois, mis au monde dans la douleur et la joie mêlées, aimé plus que sa propre existence depuis la première seconde où on le lui avait posé sur la poitrine.
Elle donna un coup de pied vers ce qu'elle espérait être la surface, orientation purement instinctive dans ce noir total où elle ne distinguait absolument rien, ses poumons hurlant déjà de manque d'air, sa robe alourdie par l'eau se transformant en un poids mort qui menaçait de les entraîner tous les deux vers un fond qu'elle préférait ne pas imaginer.
Sa tête creva enfin la surface, ce moment de grâce absolue où l'air remplace l'eau dans des poumons qui se croyaient déjà condamnés. Elle inspira, un cri rauque, à moitié noyé par l'eau qui continuait de lui envahir la bouche à chaque vague qui la submergeait à nouveau, avant de reprendre pied, mentalement du moins, sur la réalité fragile de cet instant : ils étaient vivants. Tous les deux. Contre toute attente, contre toute logique, ils avaient survécu à cette chute qui aurait dû, selon toute probabilité, les briser sur l'eau comme sur du béton.
Hugo toussait violemment contre son épaule, recrachant l'eau salée avec des hoquets qui déchiraient le cœur de Delphine, ses petits bras agrippés autour du cou de sa mère avec une force que Delphine n'aurait jamais soupçonnée chez un enfant aussi jeune, comme si l'instinct de survie le plus primitif avait décuplé, chez ce corps minuscule, une puissance insoupçonnée.
« Je te tiens, » murmura-t-elle, sa propre voix se brisant sous l'effort de rester à flot, de garder son fils hors de l'eau, de ne pas céder à la panique qui menaçait de tout emporter, cette panique qui savait pertinemment qu'elle n'aurait pas la force de nager ainsi bien longtemps, alourdie comme elle l'était par le tissu trempé et par l'obscurité qui l'empêchait de repérer la moindre direction fiable. « Je te tiens, mon cœur. Maman est là. Maman ne te lâchera jamais. »
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Au loin, le yacht continuait sa route, ses lumières s'éloignant lentement dans la nuit, comme si personne, à bord, n'avait la moindre intention d'organiser le moindre sauvetage, comme si cette chute n'avait été, pour ceux qui l'avaient provoquée, qu'un simple problème résolu plutôt qu'une tragédie humaine en train de se dérouler sous leurs yeux.
C'est alors qu'elle entendit un cri, différent des siens, venant de plus loin sur la coque du navire, une voix d'homme, ferme et déterminée, qui tranchait avec la passivité glaciale des trois silhouettes restées sur le pont supérieur.
« Homme à la mer ! Deux personnes à la mer ! Tribord arrière ! »
La voix appartenait à Julien Castel, second officier de pont, trente-quatre ans, qui avait assisté à toute la scène depuis le poste de vigie situé légèrement en surplomb, incapable d'intervenir à temps pour empêcher la chute elle-même, mais absolument déterminé à ne pas laisser deux vies se noyer sous ses yeux sans réagir avec toute l'énergie et la compétence que ses années de formation maritime lui avaient inculquées.
Il actionna immédiatement l'alarme d'homme à la mer, ce signal strident qui déchira la musique de l'orchestre et les conversations mondaines du gala en contrebas, hurlant des ordres vers l'équipage tandis qu'il courait lui-même vers le canot de sauvetage arrière, sans attendre l'autorisation de qui que ce soit à bord, conscient que chaque seconde perdue pouvait signifier la différence entre la vie et la mort pour ces deux naufragés qu'il venait d'apercevoir dans l'obscurité.
En quelques minutes à peine, qui semblèrent pourtant une éternité à Delphine luttant contre l'épuisement et le froid glacial de l'eau nocturne, sentant ses membres s'engourdir progressivement malgré ses efforts désespérés pour continuer à battre des jambes, le canot fendit les vagues vers eux, un projecteur puissant balayant enfin la surface noire jusqu'à trouver leurs deux silhouettes accrochées l'une à l'autre, minuscules dans l'immensité sombre de la mer.
« Tenez bon ! Je vous vois ! » cria Julien, se penchant hors du canot pour attraper Delphine par les bras, la hissant à bord avec une force décuplée par l'urgence de la situation, avant de faire de même pour le petit Hugo, toujours accroché à sa mère comme s'il craignait qu'on ne l'en sépare définitivement, ses petits doigts refusant de lâcher le tissu trempé de la robe maternelle.
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Delphine s'effondra sur le fond du canot, tremblante de tous ses membres, incapable de prononcer le moindre mot cohérent pendant de longues secondes, serrant toujours son fils contre elle tandis que Julien les enveloppait tous deux dans des couvertures thermiques dorées, ce même matériau isotherme qui brillait faiblement sous la lumière de la lune, un peu comme un dernier clin d'œil ironique à l'opulence dont ils venaient tout juste d'être précipités.
« Vous êtes en sécurité, » lui dit-il doucement, sa voix empreinte d'un calme professionnel qui contrastait avec l'urgence de ses gestes, remarquant néanmoins, avec une inquiétude grandissante, le regard que Delphine lançait vers le yacht qui continuait sa route, ses lumières scintillant toujours joyeusement dans la nuit, comme si de rien n'était, comme si aucun drame ne venait de se jouer sur ce même pont quelques minutes plus tôt à peine.