chapitre 04 - Trois Mois Plus Tôt

Chapter 04 - chapitre 04 - Trois Mois Plus Tôt
Trois mois plus tôt, la vie semblait pourtant suivre un cours relativement harmonieux dans cette villa moderne des rives du lac Léman, non loin d'Évian-les-Bains, que Thomas avait acquise deux ans auparavant après la vente réussie de son entreprise de conseil financier, cherchant alors un cadre nouveau et apaisant pour reconstruire, avec sa fille, une existence sereine après la disparition brutale d'Émilie qui avait profondément bouleversé leur quotidien.
Anaïs Vasseur, trente-quatre ans, ancienne directrice artistique dans une agence de publicité lyonnaise réputée pour son dynamisme créatif, avait rencontré Thomas lors d'un dîner organisé par des amis communs, un an et demi après le décès d'Émilie, séduisant rapidement le veuf par sa vivacité d'esprit remarquable et cette élégance naturelle qu'elle savait déployer en toute circonstance, quel que soit le contexte social dans lequel elle évoluait.
Leur mariage, célébré discrètement dix-huit mois plus tard dans les jardins de cette même villa sous un beau soleil de fin d'été, avait initialement semblé apporter à Thomas et à Chloé une nouvelle stabilité familiale bienvenue, Anaïs se montrant, du moins durant les premiers mois de leur union, particulièrement attentionnée envers sa belle-fille, l'accompagnant à ses activités extrascolaires avec une régularité rassurante, participant activement à l'organisation de ses anniversaires avec un enthousiasme qui semblait alors parfaitement sincère à tous ceux qui les observaient.
Ce que Thomas n'avait pas immédiatement perçu, absorbé qu'il était par la reconstruction de sa propre existence professionnelle et personnelle après ces années difficiles de deuil, c'est qu'Anaïs ressentait, depuis le début même de leur relation, une jalousie sourde et progressivement grandissante envers la mémoire d'Émilie, une jalousie qu'elle-même peinait à s'expliquer rationnellement mais qui s'intensifiait à chaque mention, aussi anodine soit-elle, de la première épouse de son mari, comme si chaque souvenir évoqué venait rappeler sa propre insuffisance ressentie.
« Pourquoi gardes-tu encore toutes ces photos d'elle dans le bureau ? » avait-elle demandé un soir, quelques mois après leur mariage, alors qu'ils dînaient tranquillement dans la cuisine, sa voix trahissant une irritation qu'elle peinait à maîtriser totalement malgré ses efforts apparents pour paraître détachée de la question.
« Parce que c'était la mère de Chloé, » avait répondu Thomas, surpris par cette question qui lui semblait alors relever de l'évidence la plus élémentaire, ne percevant absolument pas, à ce moment précis, l'inquiétude bien plus profonde qui se dissimulait derrière cette interrogation apparemment anodine. « Elle a le droit de grandir en connaissant le visage de sa maman, Anaïs. C'est important pour elle. »
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Cette réponse, apparemment raisonnable et empreinte du bon sens le plus élémentaire aux yeux de Thomas, n'avait cependant pas apaisé l'inquiétude grandissante d'Anaïs, qui commença progressivement, au fil des semaines suivantes, à multiplier les petits gestes destinés, sans qu'elle se l'avoue pleinement à elle-même sur le moment, à effacer discrètement la présence d'Émilie du quotidien familial de cette maison qu'elle considérait désormais comme la sienne également.
Elle déplaça certaines photographies vers des tiroirs moins visibles du bureau, prétextant vouloir rafraîchir la décoration de cette pièce. Elle proposa, avec une insistance qu'elle justifiait invariablement par des arguments purement décoratifs et esthétiques, de repeindre entièrement le bureau de Thomas où trônaient encore plusieurs souvenirs de son ancienne épouse. Elle réagissait, de plus en plus fréquemment au fil des mois, avec une froideur perceptible chaque fois que Chloé évoquait spontanément un souvenir de sa mère biologique lors des conversations familiales du dîner.
Marion, la gouvernante employée par la famille depuis l'installation de Thomas dans cette villa quelques années auparavant, avait remarqué ces changements progressifs bien avant que Thomas lui-même n'en prenne pleinement conscience, son expérience de plusieurs décennies au service de différentes familles lui ayant appris à reconnaître les signes précurseurs de tensions familiales plus profondes que celles qui apparaissaient à première vue.
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« Madame Anaïs semble parfois particulièrement contrariée lorsque la petite parle de sa maman, » avait-elle discrètement confié un jour à Thomas alors qu'elle rangeait la vaisselle, choisissant ses mots avec une prudence toute professionnelle pour ne pas paraître outrepasser son rôle. « Peut-être serait-il bon d'en discuter ouvertement avec elle, Monsieur, avant que cela ne s'installe durablement dans cette maison. »
Thomas, préférant alors éviter tout conflit inutile dans cette période encore fragile de leur nouvelle vie commune, avait remis cette conversation à plus tard, une décision qu'il regretterait amèrement quelques mois plus tard, le jour où Anaïs jetterait, sans le moindre scrupule apparent, le cadeau le plus précieux que sa fille ait jamais fabriqué de ses propres mains pour lui.